Espagne ne se contente pas de figurer sur la carte postale européenne : elle trône à la troisième place mondiale des destinations touristiques, juste derrière la France et les États-Unis. Ce succès attire des foules, fait tourner l’économie, mais s’accompagne d’une série de crispations qui ne cessent de monter dans plusieurs régions du pays.
Un moteur économique qui ne s’arrête jamais
Le tourisme s’impose comme un pilier de l’économie espagnole. Il pèse pour 11,2 % du PIB et alimente 2,5 millions d’emplois à travers le pays. Les chiffres donnent le tournis : en 2016, 75 millions de visiteurs étrangers ont foulé le sol espagnol, privilégiant des régions comme la Catalogne, les îles Baléares ou le Pays basque. Cette affluence s’explique parfois par les difficultés rencontrées chez les voisins du sud, comme la Tunisie ou le Maroc, bousculés par l’insécurité, faisant de l’Espagne une alternative jugée plus sûre.
Mais la donne change vite. L’été a laissé des traces : les attentats djihadistes d’août à Barcelone et Cambrils, deux hauts lieux touristiques, ont coûté la vie à 15 personnes et blessé 126 autres. De quoi échauder certains vacanciers, qui pourraient choisir d’autres horizons lors de la prochaine saison.
Quand le tourisme déborde, la société sature
Si l’argent coule à flots, les revers du tourisme de masse ne se font pas attendre. Pollution, rues dégradées, plages souillées, consommation excessive de ressources vitales comme l’eau… Les dégâts sont visibles. L’été venu, les plages se couvrent de détritus. L’image d’une jeunesse européenne, notamment britannique, en quête de fêtes alcoolisées bon marché, s’inscrit dans le paysage. L’Espagne fait alors face à un phénomène de « tourisme de beuverie » : certains touristes, poussant la fête à l’extrême, finissent aux urgences après des pratiques à haut risque, comme le « balconing », ces sauts insensés d’un balcon à l’autre.
Les tensions sociales montent aussi d’un cran. Dans des zones comme la Catalogne ou les Baléares, il devient de plus en plus difficile pour les habitants de se loger en centre-ville. La transformation des appartements en hôtels ou leur location à la nuit via des plateformes comme Airbnb pousse les prix vers le haut et relègue les Espagnols loin des quartiers historiques. Les commerces s’adaptent : les supermarchés disparaissent au profit de boutiques de souvenirs plus rentables. Le tissu urbain s’en trouve bouleversé.
Lassitude et riposte : la contestation monte
Certains habitants, confrontés à l’invasion touristique, n’encaissent plus. Des groupes militants, comme Arran en Catalogne, Endavant Majorque aux Baléares ou Ernai au Pays Basque, multiplient les actions pour dénoncer un modèle jugé destructeur. Les méthodes varient : manifestations, affiches, mais aussi actions plus radicales, comme crever les pneus de vélos en libre-service ou s’en prendre directement à des bus touristiques, à l’image de l’attaque du 27 juillet dernier. Leur message est sans détour : le tourisme de masse tire les prix vers le haut et précarise l’emploi local.
Entre laisser-faire et régulation : l’équilibre impossible ?
« Il faut chouchouter les touristes, car ils sont source de richesse, d’emploi et de prospérité », déclarait Mariano Rajoy, alors président du gouvernement espagnol. Difficile d’aller contre une manne financière aussi colossale. Pourtant, la nécessité de réguler s’impose pour sortir d’un modèle sauvage et oser un tourisme durable.
Plusieurs villes tentent de reprendre la main. Barcelone, par exemple, a mis en place un plan urbain qui interdit l’ouverture de nouveaux hôtels dans les quartiers déjà saturés. L’objectif : déplacer la pression touristique vers les périphéries et mieux répartir les flux. Des mesures de moratoire permettent aussi de sanctionner les hébergements illégaux. L’idée : protéger l’espace urbain et desserrer l’étau sur les résidents.
Vocabulaire clé
Voici quelques termes à connaître pour comprendre les enjeux locaux : « Tourisme Beuverie » : turismo de borrachera ; Avoir assez de : estar harto de ; Rejet touristique : tourismophobie ; Vivre ensemble : convivencia ; Étranger : extranjero ; Quartier : barrio ; Voisin : vecino ; Location : alquiler ; Hôtel de ville : ayuntamiento ; Pollution : pollution.
Chiffres clés
Quelques repères pour mesurer le phénomène :
- Tourisme : 11,2 % du PIB espagnol
- En 2016, l’Espagne a accueilli 75 millions de touristes
Pour aller plus loin
- « En Espagne, le ras-le-bol du tourisme de masse » Den Monde, 14/08/2017
- http://www.lemonde.fr/economie/article/2017/08/14/l-espagne-dit-son-ras-le-bol-du-tourisme-de-masse_5172072_3234.html « En Espagne, atttaques contre les touristes multipliés », Le Temps
Pour ceux qui lisent l’espagnol :
- « Le tourisme est déjà le plus gros problème à Barcelone, selon ses voisins », El Pais 23/06/2017
- « Tourismophobie en Espagne : où se produisent les manifestations et quel est leur but » 20minutes,13/08/2017
Entre ruelles bondées et plages surpeuplées, l’Espagne avance sur une ligne de crête : séduire le monde tout en préservant son équilibre. La prochaine vague touristique dira si le pays aura su tracer une nouvelle frontière entre accueil et saturation.


